La « plus moche voiture du monde », c’est un peu le marronnier de tous les forums auto. Chacun a son coupable désigné, souvent selon l’année de son permis ou la voiture familiale qui l’a traumatisé. Mais derrière les blagues faciles, il y a une réalité intéressante : beaucoup de ces « laiderons » ont tenté quelque chose de différent, parfois avec des contraintes techniques ou marketing très précises.
On va donc passer en revue quelques candidates sérieuses au titre de voiture la plus moche du monde, en regardant non seulement leurs défauts esthétiques, mais aussi ce qu’il y a sous la tôle : contexte, choix techniques, usages, chiffres de vente… Et vous verrez qu’entre un Multipla et un Aztek, il y a plus que quelques bosses dans la tôle.
La Fiat Multipla (1998–2010) : la reine des memes, mais pas si idiote
Difficile de parler de voitures moches sans attaquer par la Fiat Multipla, première génération (celle avec les phares sur deux étages). Profil de batracien, vitrage démesuré, bandeau proéminent sous le pare-brise : on dirait un concept-car jamais passé au stade de la validation… et pourtant, Fiat l’a mis en production tel quel.
Pourquoi ce design ? Parce que la Multipla a été pensée comme un monospace compact, ultra-logique à l’intérieur, avant d’être dessinée pour plaire à l’extérieur. L’objectif : tenir en 4,10 m de long tout en offrant 6 vraies places (3+3), avec une habitabilité de grande familiale.
Quelques faits à garder en tête :
- Longueur : environ 4,09 m, soit plus court qu’une compacte actuelle, mais large (1,87 m) pour caser 3 sièges à l’avant.
- 3 sièges avant indépendants, 3 sièges arrière, tous démontables : une sorte de « ludospace » avant l’heure.
- Hauteur sous plafond et visibilité au top pour l’époque, grâce aux surfaces vitrées colossales.
Le problème, c’est que la logique ergonomique a pris le dessus sur la cohérence visuelle. Le bandeau au-dessus des ailes avant, qui intègre les feux de route et les clignotants, vient casser complètement la ligne. De trois-quarts avant, on dirait un minibus qui aurait mal digéré ses propres optiques.
Fiat le sait : le restylage de 2004 supprimera précisément ce double étage de phares pour revenir à quelque chose de plus classique. Résultat ironique : la version « moche » devient culte, recherchée par certains amateurs, alors que la version restylée s’est banalisée.
La Multipla coche donc toutes les cases pour figurer dans le top :
- Design clivant au point d’effrayer l’acheteur moyen.
- Image désastreuse malgré un concept intérieur très intelligent.
- Symbole absolu des tops « pires voitures »… alors que sur le plan pratique, elle met à l’amende beaucoup de SUV modernes.
Pontiac Aztek (2000–2005) : quand le SUV rate son virage
Si la Multipla est la reine des memes en Europe, l’équivalent américain s’appelle Pontiac Aztek. Un SUV mid-size lancé au début des années 2000, censé incarner l’aventure et la modernité, qui a surtout réussi à incarner l’échec du design GM de l’époque.
L’Aztek, c’est un peu le parfait contre-exemple de ce qu’il faut faire quand on conçoit un crossover :
- Ligne brisée, avant surchargé, surfaces vitrées disproportionnées.
- Arrière tronqué avec un hayon en deux parties qui casse la ligne.
- Empilement de plis de carrosserie, de protections plastiques et de volumes mal articulés.
Sur le papier, pourtant, l’idée n’était pas débile : un véhicule de loisirs modulable, avec possibilité d’y dormir (tente intégrée en option), un hayon pensé pour les activités outdoor, et une motorisation V6 plutôt costaude pour tracter.
Sauf que :
- Les ventes ont plafonné autour de 120 000 exemplaires sur toute sa carrière, bien en deçà des objectifs.
- Il est souvent cité dans les études marketing comme exemple de design repoussoir pour le grand public.
- Son renouveau d’image ne viendra que bien plus tard… via la série Breaking Bad, où il devient la voiture de Walter White.
Techniquement, l’Aztek n’était pas catastrophique : base GM correcte, fiabilité honnête, espace à bord intéressant. Mais esthétiquement, il donne l’impression d’un prototype à moitié fondu au four, avec un avant trop long, des phares perdus dans le plastique et un profil qui ne sait pas choisir entre monospace, SUV et break surélevé.
SsangYong Rodius (2004–2013) : le monospace qui voulait être un yacht
Si vous avez déjà croisé un SsangYong Rodius sur un parking, vous ne l’avez pas oublié. Il faut quand même un certain talent pour dessiner un monospace qui, de profil, ressemble à la fois à un van, à un break étiré et à un bateau de croisière low-cost.
Le Rodius est né d’une intention : proposer un énorme véhicule familial 7 à 9 places, abordable, avec une base Mercedes (sous le capot, on trouve selon les versions des blocs dérivés de la marque allemande). Sur le plan rationnel, ce n’est pas idiot.
Là où ça se gâte, c’est quand le designer Ken Greenley explique s’être inspiré… d’un yacht de luxe. Résultat :
- L’arrière présente une sorte de cassure de toit, comme une superstructure de bateau posée sur un van.
- Les vitres latérales s’étirent et se terminent en pointe, sans logique visuelle avec l’ensemble.
- Le volume général donne une impression de lourdeur, malgré des tentatives de nervures pour « alléger » la silhouette.
En chiffres, ce n’est pourtant pas ridicule :
- Longueur proche des 5,10 m selon les versions, avec un vrai volume de coffre même en 7 ou 9 places.
- Architecture propulsion ou traction intégrale, selon les marchés.
- Prix bien inférieur aux gros monospaces européens ou aux vans japonais équivalents.
Mais visuellement, le Rodius cumule tout ce qui met mal à l’aise : des proportions bizarres, un arrière qui semble greffé, des vitres qui ne « tombent » jamais où on l’attend. De quoi en faire l’un des favoris des classements mondiaux de « voitures les plus laides », malgré honnêtement une fiche technique loin d’être indéfendable.
Nissan S-Cargo (1989–1991) : le cartoon devenu réalité
Le Nissan S-Cargo, c’est un utilitaire léger japonais qui a basculé dans la catégorie OVNI. Inspiré clairement de la Citroën 2CV fourgonnette, il pousse le curseur du rétro-cartoon tellement loin qu’on dirait un dessin issu d’un film d’animation.
C’est une voiture qui divise : certains la trouvent adorable, d’autres la rangent dans les horreurs visuelles. Objectivement, on est sur un engin très particulier :
- Carrosserie en forme de bulle, avec un toit très haut et arrondi.
- Avant ultra simplifié, phares ronds proéminents, quasi pas de capot.
- Jantes tôles souvent peintes, ailes très marquées, pavillon lisse.
Produite à seulement environ 8 000 exemplaires, le S-Cargo était réservé au marché japonais, mais quelques unités ont atterri en Europe par importation privée. À l’usage, c’est un petit utilitaire de centre-ville, traction avant, avec un petit 4 cylindres emprunté à la gamme Micra.
Est-ce qu’il mérite sa place ici ? Oui, car objectivement, on est loin des canons classiques de beauté automobile. Mais c’est l’exemple typique du véhicule voulu comme décalé, assumé dans son côté jouet. Laideron pour certains, adorable pour d’autres. Le genre de voiture qui, garée à côté d’un SUV gris métal, devient tout à coup… intéressante.
Fiat Doblo I (2000–2009) : quand le pratique écrase le reste
Revoilà Fiat, décidément très à l’aise dans la catégorie « objectivement utile, esthétiquement compliquée ». Le Doblo première génération, dans sa version ludospace, c’est un cube avec des roues. Et pas un joli cube.
Le cahier des charges était simple :
- Plateforme utilitaire, donc pare-chocs massifs, grandes ouvertures, portes coulissantes.
- Volume de chargement maximal, au détriment des galbes.
- Coûts de production serrés : peu de pièces de carrosserie complexes.
Résultat : un avant avec des optiques haut perchées, un pare-brise presque vertical, un arrière qui ressemble à une cabane posée sur un châssis. Sur le plan aérodynamique, on est sur la finesse d’un frigo américain.
À l’usage, pourtant, le Doblo coche beaucoup de cases pour une famille ou un artisan :
- Version 7 places, coffre gigantesque même en configuration pleine.
- Gamme de moteurs diesel et essence simples, plutôt robustes si entretenus.
- Coût d’achat modéré, pièces faciles à trouver.
Mais esthétiquement, le premier Doblo donne clairement l’impression d’un utilitaire habillé à la dernière minute pour faire semblant de jouer dans la cour des monospaces. Un choix rationnel pour beaucoup d’automobilistes, mais le style ne travaille pas pour lui.
Renault Avantime (2001–2003) : le beau raté qui passe pour moche
Celle-ci est plus polémique : pour certains, l’Avantime est magnifique, pour d’autres, c’est un monstre mal défini. Difficile de le sortir d’un top des voitures clivantes, tant il a désarçonné le public au début des années 2000.
Coupé-monoeuvre, trois portes, surfaces vitrées délirantes, montants de toit peints en aluminium, arrière en poupe de bateau : l’Avantime ne ressemblait à rien d’existant. C’était à la fois sa force… et sa faiblesse.
Sur les faits :
- Véritable salon roulant : sièges confort, espace arrière royal, toit vitré.
- Motorisations V6 essence, 2.2 dCi, boîte auto ou manuelle, base technique dérivée de l’Espace.
- Ventes catastrophiques : environ 8 500 exemplaires produits, ce qui en fait déjà un collector.
Pourquoi beaucoup l’ont trouvé moche à l’époque ? Parce que ses proportions étaient déroutantes : très haut pour un « coupé », très court en porte-à-faux avant, arrière massif avec des feux haut perchés. Et surtout, totalement en décalage avec les attentes du marché, qui commençait à basculer vers les SUV.
Aujourd’hui, l’Avantime a gagné en capital sympathie. Mais il reste une bonne illustration de ces voitures qui, en cherchant une nouvelle catégorie, se prennent le mur de la perception esthétique du public. Esthétiquement, il est plus audacieux que réellement raté, mais il s’est retrouvé rangé dans la case « moches » faute d’être compris.
Pourquoi ces voitures paraissent-elles si moches ?
Au-delà des goûts personnels, on retrouve toujours les mêmes ingrédients quand une voiture est unanimement jugée « laide » :
- Proportions déséquilibrées : capot trop court, arrière trop massif, vitrage trop haut ou trop bas. Le Multipla et le Rodius sont des champions dans ce registre.
- Empilement de fonctions sans intégration : ajouts de plastiques, de protections, de feux supplémentaires, sans vision globale du design, comme sur l’Aztek.
- Contraintes utilitaires poussées à l’extrême : quand le volume de chargement ou l’habitabilité prennent le dessus sur tout le reste, comme le Doblo.
- Décalage temporel : un style trop en avance ou à contre-courant, qui vieillit très mal ou qui n’est pas compris sur le moment (Avantime, S-Cargo).
Le plus intéressant, c’est que ces voitures sont rarement mauvaises dans l’absolu. Beaucoup remplissent très bien leur rôle : transporter 6 personnes, avaler des mètres cubes de chargement, offrir un confort royal. Mais visuellement, elles payent le prix de leur radicalité ou de compromis ratés.
Faut-il fuir une voiture « moche » ? Pas forcément
Si vous êtes en train de chercher votre prochain véhicule, la tentation est grande de rayer d’office ces modèles décriés. Pourtant, certains d’entre eux peuvent représenter de vraies bonnes affaires, justement parce que leur image les plombe sur le marché de l’occasion.
Quelques exemples concrets :
- Fiat Multipla :
- Pour un usage familial pur et dur, c’est l’une des rares vraies 6 places compactes raisonnablement économiques.
- Les versions diesel JTD sont connues et maîtrisées par beaucoup de garages.
- Les prix restent bas, justement à cause de son style.
- Fiat Doblo I :
- Parfait pour un artisan, une asso, un van de loisirs à aménager.
- Coût au mètre cube très intéressant comparé aux vans à la mode.
- Renault Avantime :
- Devenu un youngtimer recherché, avec un vrai potentiel de véhicule passion si vous acceptez l’entretien qui va avec.
- Expérience de conduite et d’ambiance intérieure unique, loin de tout ce qui se fait aujourd’hui.
La vraie question à se poser n’est pas « est-ce que cette voiture est belle ? », mais :
- Est-ce qu’elle correspond à mon usage (nombre de places, type de trajets, budget carburant, contraintes de stationnement) ?
- Est-ce que je peux assumer son image au quotidien (vous n’allez pas passer inaperçu en Multipla jaune…) ?
- Est-ce que le réseau de pièces et de mécanos est suffisant pour la maintenir à flot sans y laisser un rein ?
Personne n’a jamais été recalé au contrôle technique parce que sa voiture était moche. En revanche, une voiture « laide » mais simple mécaniquement pourra souvent rouler plus longtemps qu’un SUV flambant neuf bourré d’électronique fragile.
Au final, qui mérite vraiment le titre de plus moche ?
Si on devait jouer les arbitres sévères, la Fiat Multipla et le Pontiac Aztek restent les deux poids lourds de la catégorie : partout dans le monde, ils reviennent dans les classements, les sondages, les discussions de bistrot. Le SsangYong Rodius n’est pas loin derrière pour le podium.
Mais ce qui rend ces voitures intéressantes, c’est justement qu’elles ont essayé de répondre à un besoin réel, parfois avec des solutions techniques intelligentes, et qu’elles ont osé sortir des sentiers battus. C’est souvent quand les designers et les ingénieurs prennent des risques que l’on obtient, au choix, des icônes… ou des monstres.
Alors la prochaine fois que vous croisez un Multipla ou un Rodius sur la route, vous avez deux options : ricaner, ou regarder ce qu’ils proposent vraiment en termes d’usage, de conception, de parti pris. Et vous demander, honnêtement : est-ce qu’une voiture peut être vraiment ratée si elle remplit parfaitement son rôle, même au prix d’un profil de grenouille sous amphétamines ?
