Chez Alfa Romeo, la beauté n’a jamais été un simple argument marketing. Et quand la marque milanaise s’est associée à Zagato, autre maison milanaise spécialisée dans les carrosseries légères et radicales, le résultat a souvent donné des machines à la fois sublimes, rares… et redoutables sur circuit.
Si vous aimez les carrosseries spéciales, l’aluminium martelé à la main et les autos produites à la poignée d’exemplaires, les collaborations Alfa Romeo – Zagato forment un terrain de jeu idéal. On va passer en revue les modèles les plus marquants, voir pourquoi ils sont autant recherchés aujourd’hui, et ce qu’il faut garder en tête si l’envie vous prend (un jour) d’en mettre une dans votre garage.
Alfa Romeo & Zagato : un duo milanais taillé pour la course
Avant de parler de modèles, il faut comprendre le mariage. D’un côté, Alfa Romeo : moteurs brillants, châssis affûtés, engagement historique en compétition. De l’autre, Zagato : carrossier fondé en 1919, spécialiste des carrosseries légères en aluminium, avec une obsession pour l’aérodynamique et la performance.
Le terrain de jeu naturel de cette collaboration, ce sont les courses d’endurance et les rallyes, à une époque où on pouvait encore « coachbuilder » une base mécanique pour gagner quelques dixièmes au tour. Dans les années 50-60, retirer 50 à 100 kg à une auto, optimiser le profil de la carrosserie et réduire la traînée, c’était l’équivalent de gagner plusieurs dizaines de chevaux… sans toucher au moteur.
Résultat : la plupart des Alfa Romeo Zagato naissent pour la piste et la route, avec une logique simple :
- châssis et mécanique Alfa éprouvés,
- carrosserie Zagato ultra légère, souvent en alu,
- production très limitée, souvent à la demande ou par petites séries.
Ce trio explique à lui seul pourquoi ces autos sont devenues, aujourd’hui, des pièces maîtresses de toute collection sérieuse d’italiennes.
Giulietta SZ : la petite bombe qui a tout lancé
On commence avec l’une des plus emblématiques : l’Alfa Romeo Giulietta SZ (pour « Sprint Zagato »). Base : la Giulietta Sprint Veloce. Objectif : gagner en compétition-client. Méthode : passer chez Zagato.
Zagato remplace la carrosserie acier par une coque en aluminium, plus compacte, avec une poupe tronquée dans l’esprit Kamm, une face avant très basse et un toit fuyant. Résultat :
- Poids autour de 780 kg (certains exemplaires encore un peu moins),
- moteur 1.3 double arbre poussé à environ 100 ch,
- vitesse de pointe dépassant facilement les 190 km/h.
Ce ne sont pas les chiffres qui impressionnent aujourd’hui, c’est le rapport poids/puissance pour l’époque et, surtout, l’efficacité en course. Aux Mille Miglia, à la Targa Florio, en GT, la Giulietta SZ truste les places d’honneur dans sa catégorie. Elle est agile, stable à haute vitesse et très communicative. Une vraie voiture d’endurance à taille humaine.
Deux grandes variantes se distinguent :
- la « Coda Tonda » (arrière rond), plus douce de ligne,
- la « Coda Tronca » (arrière tronqué), encore plus optimisée aérodynamiquement.
Les chiffres de production varient selon les sources, mais on tourne autour de 200 exemplaires au total. Dans le monde de la collection, cela veut dire que chaque auto est connue, suivie, et que la moindre trace d’historique en compétition fait grimper la cote.
SZ et TZ : les GT de route qui rêvent de paddock
Après la Giulietta SZ, Alfa et Zagato ne s’arrêtent pas là. Ils enchaînent avec deux familles devenues cultes : les SZ des années 80-90, et surtout les TZ (Tubolare Zagato) des années 60.
Alfa Romeo TZ & TZ2 : la quintessence du châssis tubulaire
La TZ, c’est la vision la plus « course » de la collaboration. À partir de 1963, Alfa Romeo développe un châssis tubulaire ultra léger (d’où le « Tubolare ») et confie la carrosserie à Zagato. On obtient une sorte de proto-GT, homologué en catégorie GT mais conçu comme une voiture de course.
- Châssis en tubes d’acier,
- carrosserie en aluminium ultra fluide,
- poids aux alentours de 650 kg,
- moteur 1.6 double arbre de 110 à 160 ch selon préparation.
L’aérodynamique est travaillée : profil bas, long capot, arrière tronqué façon Kamm, là encore. Sur route ouverte, une TZ, c’est une auto très radicale : bruit, chaleur, position de conduite typée course. Mais sur circuit ou sur une spéciale de rallye, c’est un scalpel.
La TZ2 pousse le curseur encore plus loin :
- carrosserie en fibre de verre,
- poids encore réduit (environ 620 kg),
- ligne plus ramassée, plus agressive,
- usage quasi exclusivement compétition.
Production microscopique : environ une centaine de TZ1, moins d’une douzaine de TZ2. Ce sont aujourd’hui des pièces de musée roulantes, avec des valeurs qui dépassent largement le million d’euros pour les exemplaires au palmarès limpide.
Alfa Romeo SZ (1989-1991) : le « monstre » néo-rétro
Changement d’époque, changement d’ambiance. À la fin des années 80, Alfa veut marquer les esprits et ressusciter l’esprit Zagato avec un coupé ultra radical : la SZ (codée ES-30 en interne).
Techniquement, la base est une Alfa 75 de haute volée :
- châssis de 75 Groupe A profondément modifié,
- moteur V6 3.0 Busso porté à 210 ch,
- transaxle (boîte et pont à l’arrière),
- suspension à triangles superposés, réglée très ferme.
La carrosserie en composite thermoformé, dessinée par le Centro Stile Alfa avec l’intervention de Zagato, casse les codes : lignes anguleuses, phares multiples, arrière tronqué, surface vitrée réduite. À sa sortie, on la surnomme « Il Mostro ». Sur le plan dynamique, en revanche, cette SZ est tout sauf une blague :
- 0 à 100 km/h en environ 7 secondes,
- tenue de route exceptionnelle pour l’époque,
- direction très directe,
- comportement ultra joueur avec le transaxle.
Production : environ 1 000 exemplaires, tous en propulsion, tous avec ce V6 chantant. Longtemps boudée pour son esthétique jugée trop radicale, la SZ est aujourd’hui recherchée pour exactement les mêmes raisons : sa singularité, son lien technique fort avec la compétition et sa rareté assumée.
Alfa Romeo RZ : le cabriolet extrême
Sur la base de la SZ, Alfa et Zagato déclinent la RZ (Roadster Zagato), produite à environ 278 exemplaires. Techniquement très proche, la RZ garde :
- le châssis affûté,
- le V6 3.0 Busso,
- la même philosophie de coupé transformé en engin de loisir extrême.
La rigidité du châssis souffre un peu de l’absence de toit, mais le caractère reste entier. Dans l’univers des cabriolets néo-classiques, une RZ, c’est l’anti-Mercedes SL : dure, bruyante, exclusive. Bref, totalement cohérente pour un collectionneur de carrosseries rares qui veut quelque chose de vraiment différent.
TZ3 Corsa & TZ3 Stradale : l’hommage moderne
Pour le centenaire d’Alfa Romeo en 2010, Zagato rend hommage aux mythiques TZ en créant deux autos modernes : la TZ3 Corsa et la TZ3 Stradale.
La TZ3 Corsa est une pièce unique, pure voiture de course, construite sur base d’Alfa 8C. Carrosserie en aluminium formée à la main, poids contenu, moteur V8 Ferrari-Maserati. L’ADN est clairement celui d’une barquette moderne habillée « à l’ancienne ».
La TZ3 Stradale, elle, est produite à 9 exemplaires. Sous la robe Zagato très travaillée, on trouve une base de Dodge Viper ACR :
- châssis et train roulant de Viper,
- gros V10 atmosphérique,
- carrosserie en carbone aux proportions très latines.
Puristes Alfa s’abstenir ? Pas forcément. L’idée était surtout de marier la brutalité mécanique américaine avec l’élégance sculpturale à l’italienne. En termes de rareté, on est au sommet : 9 exemplaires, souvent cachés dans des collections privées, qu’on ne voit que sur quelques concours d’élégance triés sur le volet.
Giulia SWB Zagato : le dernier chant (pour l’instant)
Plus récemment, en 2022, Zagato présente la Giulia SWB (Short Wheelbase) Zagato, sorte de coupé compact basé sur la Giulia Quadrifoglio. On reste sur une production ultra confidentielle (un seul exemplaire officiellement révélé, pour un client très spécial).
Techniquement, on retrouve :
- le V6 2.9 biturbo dérivé Ferrari,
- propulsion, boîte manuelle dans la version présentée,
- carrosserie carbone raccourcie, profil fastback très tendu.
C’est un manifeste : Alfa n’a plus de coupé sportif au catalogue, Zagato remet le couvert en montrant ce que pourrait être une GT Alfa moderne si elle était pensée avec la même liberté créative que dans les années 60.
Pourquoi les Alfa Romeo Zagato sont-elles si recherchées ?
Au-delà des lignes et du logo sur les ailes, ces collaborations ont quelques points communs qui expliquent leur cote croissante :
- Rareté structurelle : production souvent inférieure à 1 000 exemplaires (et parfois à 10…). Sur le marché, l’offre est donc mécaniquement ultra limitée.
- ADN compétition : beaucoup de ces autos ont été pensées dès le départ pour la course. Même les versions « route » embarquent cette philosophie : rigidité, freinage, comportement.
- Carrosseries légères et complexes : aluminium battu à la main, panneaux composites, ajustements spécifiques. Ce n’est pas de la grande série, c’est de l’orfèvrerie automobile.
- Signature double : Alfa Romeo + Zagato. Pour un collectionneur, cela coche deux cases à la fois : constructeur historique et carrossier prestigieux.
- Design clivant : aucune de ces autos ne cherche le consensus. On aime ou on déteste, mais on ne reste jamais indifférent. Et dans le monde de la collection, c’est exactement ce qu’on recherche.
Résultat : les valeurs sont solides, voire tendues pour les modèles à fort pedigree (TZ, Giulietta SZ, TZ2). Les SZ et RZ néo-rétro ont pris un peu plus de temps, mais on voit clairement la courbe repartir vers le haut au fur et à mesure que les youngtimers d’exception deviennent les classiques de demain.
Ce qu’il faut savoir avant de rêver d’en acheter une
On ne va pas se mentir : mettre une Alfa Zagato dans son garage n’est pas une opération anodine. Voici les points concrets à garder en tête.
Authenticité et historique : zéro approximation
Vu les cotes atteintes, les copies, répliques et « évocations » ont fleuri. Pour une Giulietta SZ ou une TZ, par exemple, vous devez exiger :
- un dossier historique complet (propriétaires successifs, engagements en course, restaurations, photos d’époque),
- des numéros de châssis et de moteur vérifiés auprès des registres de marque ou des clubs reconnus,
- l’avis d’un expert spécialisé Alfa/Zagato, pas juste d’un généraliste.
Une auto avec un historique flou, même belle à regarder, perd énormément de valeur potentielle. Inversement, un exemplaire avec un palmarès clair et documenté peut justifier des montants très élevés.
Carrosserie spécifique = entretien spécifique
Une carrosserie Zagato, surtout en aluminium, ne se répare pas comme un pare-chocs de compacte moderne. En cas de choc ou de corrosion :
- il faut un tôlier-formeur compétent, habitué à travailler l’alu à l’anglaise,
- les panneaux d’origine sont souvent introuvables, donc il faut refabriquer à l’unité,
- toute mauvaise intervention peut dévaloriser la voiture (soudures approximatives, lignes déformées, etc.).
Dans le budget global, il faut donc intégrer non seulement le prix d’achat, mais aussi le réseau de spécialistes capable d’intervenir correctement sur ce type de carrosserie.
Mécanique : plus simple qu’on ne le croit, mais pas à négliger
Bonne nouvelle : mécaniquement, beaucoup d’Alfa Zagato reposent sur des bases Alfa relativement connues :
- double arbre Alfa en 1.3, 1.6, 1.8 ou 2.0 pour les Giulietta SZ et TZ,
- V6 Busso pour les SZ/RZ,
- organes transmis à la grande série (boîtes, ponts, certains périphériques).
Cela reste de la mécanique italienne de caractère : distri à respecter, refroidissement à surveiller, alimentation et allumage à régler finement. Mais en trouvant un bon spécialiste Alfa, l’entretien courant n’est pas insurmontable, surtout comparé au volet carrosserie.
Assurance et usage : bien calibrer son projet
Ce sont des autos qu’on ne sort pas comme une compacte diesel de tous les jours. Pour l’assurance, il est recommandé de passer par :
- une police spécifique collection ou prestige,
- une valeur agréée, établie par expertise,
- des garanties adaptées : assistance spécifique, prise en compte des pièces difficiles à retrouver, éventuelle couverture en événement (rallyes historiques, concours).
Côté usage, la plupart des propriétaires raisonnent en kilomètres annuels très limités : quelques sorties ciblées, événements historiques, balades encadrées. Garder ce réflexe permet de préserver la valeur de l’auto, mais aussi de limiter les risques et les frais.
Pour qui sont vraiment faites ces Alfa Zagato ?
On peut résumer ainsi : ce sont des voitures pour passionnés patients et informés. Pas pour spéculateur pressé, ni pour conducteur du dimanche qui cherche une GT « plug and play » moderne.
Si vous aimez :
- comprendre la logique d’un châssis tubulaire des années 60,
- entendre un double arbre Alfa hurler à 7 000 tr/min derrière une calandre ovoïde,
- admirer une aile en aluminium formée à la main en sachant qu’elle n’existe qu’en quelques dizaines d’exemplaires au monde,
- et accepter les contraintes qui vont avec (réseau de spécialistes, entretien scrupuleux, roulage mesuré),
alors une Alfa Romeo Zagato fait sens dans un garage de passionné. Même si ce n’est « que » une SZ des années 90, elle vous donnera un échantillon très concret de ce que signifie cette collaboration : une Alfa poussée dans ses retranchements esthétiques et dynamiques, sans filtre.
L’histoire commune entre Alfa Romeo et Zagato, c’est finalement celle de deux maisons qui ont toujours privilégié le caractère à la tiédeur. Sur le marché actuel, saturé de voitures performantes mais souvent interchangeables, ces carrosseries rares rappellent que la différence, parfois, vaut plus cher que la perfection.
